Avec des vrais morceaux d’art contemporain dedans !

 

 

Circle of Animals/Zodiac Heads est une installation de sculptures de l’artiste chinois Ai Weiwei, sculpteur, “installateur” de génie, et architecte à ses heures perdues (entre deux arrestations et assignations à résidence — pas forcement la sienne).
Pour présenter son travail rapidement (et en attendant une page plus complète à son sujet sur ce site), Ai Weiwei produit des installations d’objets qui, pour faire un raccourci journalistique rapide, seraient une sorte de convergence de ready-made de Duchamp, d’une propension à l’usage de la répétition proche d’un Warhol ou d’un Arman, avec un peu de Jasper Johns. Mais en réalité, cela n’a rien à voir avec tout cela, et c’est plus simplement, selon moi, l’un des plus grands artistes contemporains (je ne peux m’empêcher de dire « contemporain d’aujourd’hui », même si c’est un euphémisme).
Le cœur de son œuvre tourne autour d’une “mise en œuvre” d’objets de la culture traditionnelle chinoise : détournements abstraits (tables et chaises rendues sculptures), répétitions et motifs (vases de porcelaine graduellement peints), …
Chez Ai Weiwei, l’objet vaut pour sa forme iconique, autant que pour son histoire, son identité, voire son ADN, tels ces bouts de bois de temples saccagés réutilisés pour produire une carte de la république populaire de Chine extrudée, ou encore sa célèbre photo du “laché de vase Han” :

 

Google Image résume d’ailleurs assez bien son usage des objets, en particulier des vases Han.

 

À noter que la dynastie Han (autour de l’an 0 pour faire simple) est fondamentale en Chine : les Hans constituaient l’ethnie majoritaire en Chine (92% de la population selon Wikipédia, qui résume assez bien cela avec la formule : “Les Hans constituent le peuple chinois « historique »”). L’époque de la dynastie Han, et après elle, celle des Song, sont les berceaux de la culture chinoise, en particulier dans le domaine des arts. De plus, l’ethnie Han, bien que majoritaire, fut pendant longtemps exclue du pouvoir, la dernière dynastie ayant règnée (1644-1912) étant d’origine mandchoue. L’élite communiste est, quant à elle, tout à fait Han : le communisme est donc, somme toute, un retour des Hans à la tête de leur pays.

C’est donc à un questionnement sur une identité collective et culturelle auquel Ai Weiwei (comme de nombreux artistes chinois) se prête. L’utilisation et le détournement (en même que la mise en valeur) d’un patrimoine et d’une culture chinoise (Han), sont d’autant plus porteurs que la relation de la Chine avec ceux-ci est extrêmement “intense” depuis 60 ans, et ce, dans les deux extrêmes. En effet, on est passé de la destruction systématique lors de la révolution culturelle (dont le père de Ai Weiwei a été l’une des victimes), a une véritable campagne de marketing et de propagande, autour d’une histoire commune, d’une gloire passée (essentiellement depuis la découverte du tombeau de l’armée de terre enterré à Xi An (qui n’est autre que le tombeau du premier empereur et unificateur de la grande Chine, vous imaginez donc, tout un symbole). Il était d’ailleurs pour le moins étonnant de voir que la communication des 60 ans du parti communiste reprenait comme symbole la Cité Interdite ou le Temple du Ciel (ceci étant matière à un autre billet).
Mais revenons à nos têtes d’animaux.
Là encore, il s’agit, au-delà de la plastique de la sculpture et de la force de l’installation, d’une référence historique et politique en lien avec l’identité chinoise : ces têtes sont des “reproductions” (ou du moins réinterprétations ou références) de celles des sculptures qui ornaient les jardins du Palais d’été, saccagé par les Anglais et les Français par une belle journée d’octobre 1860 :

Le sac du palais d’été
L’empereur Xianfeng quitta Pékin, laissant à son frère, le prince Kong, la responsabilité des négociations de paix. Les alliés ont reçu des renforts et l’avance sur la capitale chinoise a été restreinte et prudente. Le 5 octobre, les troupes alliées s’installèrent à cinq kilomètres environ des murailles. Le 6 octobre, apprenant qu’un détachement de la cavalerie chinoise avait reculé au Palais d’été, les troupes alliées s’avancèrent vers cette  la position. Un certain nombre d’escarmouches ont eu lieu après l’entrée des alliés sur les terres du palais. Le 7 octobre, les alliés incendient, sur ordre de Lord Elgin, en représailles des tortures infligées à des Européens, le Yuanming Yuan, « Palais d’Eté » de l’Empereur et joyau architectural chinois. Le 8 octobre c’est la mise à sac du Palais d’Été. Il faut dire que l’homme a de qui tenir. Son grand-père démonta le Parthénon en 1801. Les objets les plus précieux sont expédiés en France et en Angleterre.

source : napoléon.org

C’est donc, au delà de l’identité chinoise, son rapport avec l’Occident dont Ai Weiwei nous parle. D’autant plus que les sculptures et le palais d’été portaient eux-même les traces d’une influence esthétique occidentale, dont les empereurs Qing étaient friands, et ce depuis au moins le XVIIIe siècle, sorte d’écho de nos “chinoiseries” de la même époque : des “occidentaleries”.

 

 

Pour finir, j’avais prévu un deuxième sujet pour cet article, celui de la “spectaclisation” de l’art contemporain.
Ici, une “tournée internationale d’une série de sculpture de l’artiste chinois dissident, première sculpture publique de l’artiste” (les mots en italique étant les plus douteux).
Là, des expositions se déclinant comme des séries télés : Monumenta, Le Louvre VS un artiste contemporain qui fait des trucs contemporains alors que le Louvre c’est classique, du coup, il y a un contraste et un peu de “polémique”, …

Je me contenterai juste de noter que le sponsor de l’expo-tour d’Ai Weiwei est Crozier, expert en transport / stockage / assurance d’œuvre d’art.
Il ne faudrait pas non plus que quelqu’un vienne piller tout ça.