Pourquoi une grande partie du milieu du graphisme Français boude-t-il encore une fois cet événement ?

C’est reparti ! Initiée l’année dernière, la Fête du Graphisme fait à nouveau parler d’elle pour l’année 2015 : malgré des expositions discutables et une production d’affiches de qualités inégales, on est tout de même heureux de voir fleurir des images « différentes » dans les espaces JC Decaux, en lieu et place des affreuses réclames auxquelles nous sommes habitués.

Certains regretteront que ces affiches reflètent pour la plupart un graphisme « pompeux », très convenu et sans réel engagement politique ni message fort. Mais ce qui agite essentiellement les esprits autour de cette « Fête », c’est le fait qu’il soit à l’initiative d’une société privée…

Qui a lancé les festivités ?

Avec un nom qui évoque la « Fête de la Musique », on pourrait croire à une manifestation nationale organisée par des instances publiques (les logos du Ministère et de la Mairie de Paris sont bien présents)… Sur le site officiel de l’événement, on peut lire :

« La Fête du graphisme est une initiative privée et une production de la société Artevia, conçue et initiée par son comité d’organisation et son comité artistique, développée par l’Association pour le Développement, la Promotion et le Rayonnement du Graphisme (ADPRG) et réalisée grâce à ses partenaires. »

L’ADPRG est une association fraîchement créée pour l’occasion. Il en va de même pour la maison d’édition du catalogue qui a fait l’objet d’une campagne de crowdfunding sur Kiss Kiss Bank Bank. Cet ouvrage est en effet présenté sur le site en ces termes délicats :

« Le livre sera édité aux éditions du Limonaire, maison fraîchement créée à l’occasion du lancement de la Fête du graphisme 2015, dans le but de promouvoir la création graphique sous toutes ses formes […] il deviendra rapidement un collector »

Michel Bouvet est heureux de nous parler de son bébé, de son nombre de pages, de sa reliure “originale” et de sa typographie “dédiée” :

 

Bref, autant dire que toute cette grande « fête » ressemble fort à un truc organisé entre amis. On est en droit de se poser la question du bien fondé d’un tel événement qui, pour un esprit un brin cynique, pourrait passer pour une joyeuse opération de com’ au bénéfice de ses organisateurs : JC Decaux lave son image de méchant pollueur visuel, la Mairie de Paris fait bonne figure également, le Ministère fait de la « vulgarisation culturelle » à peu de frais, et Artevia se paye une belle vitrine pour faire valoir ses compétences, le tout enrobé dans une merveilleuse mission d’intérêt public.

 

Un « hold-up » culturel ?

L’aspect qui est peut-être le plus dérangeant est la main-mise d’un groupe d’intérêts privés qui profite de l’absence de manifestation graphique d’ampleur à Paris. Michel Bouvet l’exprime d’ailleurs très clairement dans l’interview qu’il a accordé à Telerama :

Nous, nous avons pris une place vide, et nous avons créé cet événement.

Il n’est pas besoin de rappeler que le Festival de Chaumont propose depuis de nombreuses années des expositions et des rencontres autour du graphisme (et de l’affiche en particulier), et que cet événement jouit d’une reconnaissance internationale. Il est, en outre, un lieu où les graphistes peuvent se rencontrer, et ce rendez-vous reconnu emporte l’adhésion d’une très large part du graphisme contemporain en France. On pourrait également ajouter à cela les manifestations d’Echirolles, du Havre… On est donc loin du vide sidéral et de l’absence d’entente ou de projets antérieurs dont parle Michel Bouvet. Il faut se retenir de rire (jaune) quand il dit :

 Si une grande institution publique française avait porté le projet, il y aurait de l’argent, des conservateurs, des assistants, des moyens techniques. Nous, nous sommes obligés de tout inventer de A à Z. C’est un travail colossal.”.

C’est donc pour lui l’occasion de balayer d’un revers de manche les récents efforts du CNAP pour la conservation du patrimoine graphique via la mise en collection de plusieurs typographies et corpus de designers graphiques, mais aussi, c’est oublier la jeune génération de designers issue des nouveaux cycles de recherche des écoles publiques, ou même la construction du centre de l’affiche à Chaumont

Un kit « clé en mains »

Il est courant de laisser l’initiative privée jouer un rôle important dans les différents aspects de la vie culturelle. Mais la France est-elle devenue si pauvre qu’elle doit payer sa Culture avec de la publicité ? Il faut comprendre que ce projet de « Fête » arrivait à point nommé l’année dernière pour le Ministère de la Culture. En pleine Année du Graphisme en France, c’était un kit « clé en mains » pour un volet grand public avec une très grande visibilité, c’est-à-dire, à Paris.

Finalement, ce qui est le plus regrettable est donc peut-être cette caution du Ministère, qui a trouvé bon d’apposer son logo sur cette manifestation. Avec cet événement, le Ministère de la Culture cannibalise ses propres actions, et dans le même coup désavoue toutes les politiques de décentralisation de ces quarante dernières années. Certes, il y avait un vide à Paris, mais c’était peut-être un vide plein de sens, celui d’une conception républicaine de la Culture.